René Vautier et l’engagement cinématographique au Sénégal

SALUT ET FRATERNITE /// TEASER par TOUSCOPROD

 

 Afrique 50 Rene Vautier

Débat avec

Baba Diop
Critique de cinéma et professeur d’Histoire du documentaire
en Master de Documentaire de création de l’Université Gaston Berger (Saint Louis)

Mustapha Saique
Réalisateur de « En attendant le 3ème prophète », documentaire.

debat

Propos recueillit par Laure Malécot
au Petit Keur, Dakar, le 10 novembre 2016

 

Baba Diop
Il y a deux filiations avec René Vautier.

afrique sur sceneLa première c’est que « Afrique sur Seine », premier film fait par le groupe de sénégalais Paulin Soumanou Vieyra, Mamadou Sarr, Jacques Melo Kane et Robert Caristan, a repris les premières images d’Afrique 50. Ce sont ces images qui ouvrent le film. Donc à l’origine  de notre cinéma, en 1955, la présence de René Vautier était là.

Deuxième filiation : un documentaire réalisé sur René Vautier, « L’homme à la caméra rouge », qui raconte l’histoire d’ « Afrique 50 » dit que René Vautier est venu au Sénégal en bateau. Dakar était la porte d’entrée de l’Afrique. Il prend le train pour Bamako, et à un certain moment il dit qu’il n’est pas venu en Afrique pour être avec les Européens. La première classe était bien sûr pour les Français. On lui dit qu’il n’a pas le droit d’y aller parce que métropolitain, bravant l’interdit, il va dans la partie du train réservé aux africains. A un moment le train s’arrête. On lui dit que c’est l’heure des corvées. Il voit les Africains sortir et on leur donne une machette. Ils coupent des branches, pour alimenter le foyer du train. Deuxième choc de René Vautier avec la réalité.

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En  Côte d’Ivoire il apprend le massacre de Dimbokro recherché par l’administration coloniale il sera arrêté par la police au Mali, ce sont les maliens eux-mêmes qui l’ont fait sortir. Il revient se cacher  au Sénégal avant de repartir en France.

On le cherchait partout. Il était  dans le quartier de la Médina à Dakar. Il ne pouvait pas y sortir facilement, alors les gens ont simulé un mort pour le faire sortir de ce quartier et le faire partir en France. Des syndicalistes ici l’ont aidé à acheminer  ses bobines en France. Afrique 50 est le premier film anti colonial. C’est très important.
Jusque-ici il n’y avait qu’un cinéma exotique qui prenait l’Afrique comme décor. Après vient le cinéma d’engagement. Ivan Joris, documentariste était un cinéaste engagé et a participé à la première Semaine du Cinéma Africain à Ouagadougou qui va donner le Fespaco. On ne peut pas parler de cette époque sans évoquer Chris Marker qui a fait des films sur la guerre civile en Espagne.

paulin

Paulin Soumanou Vieyra, premier réalisateur africain à entrer à l’IDHEC, a amené Sembene Ousmane à voir ces films engagés. Sembene était connu comme écrivain dans les années 50.
Après son accident à Marseille il est venu à Paris se soigner et a rencontré Paulin dans le milieu estudiantin. Sembene était aussi délégué de la CGT à Marseille et était membre du parti communiste. Voilà pour replacer Afrique 50 dans l’histoire du cinéma Africain.

 

Mustapha Saitque

Sembene a été le premier assistant de Paulin. Il filmait tout, disait qu’il ne laissait rien au hasard… Les rencontres d’étudiant d’intellectuels africains, la thèse de Cheikh Anta Diop.

Quand Sembene a éprouvé le besoin de s’exprimer par l’image, c’est à Paulin qu’il s’en s’est ouvert. Sembene disait « je suis communiste et je veux que les gens le sache ».  Il ne militait pas dans le parti mais était dans l’idée de Vautier : les partis peuvent disparaître mais l’idée de l’homme qui prime sur le matériel est vitale et éternel. Il aurait pu vivre ailleurs qu’au Sénégal, mais c’était vital de rester ici de subir les difficultés d’ici, pour que l’Homme reste debout. Pour que nous ne soyons pas facilement écrasés. C’est le combat de Sembene.

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Baba Diop

Djibril Diop Mambety s’est nourri comme nous tous de cinéma. Le public en Afrique était beaucoup plus en avance que les réalisateurs. Quand le cinéma d’auteur est venu, le public était surpris, car il était habitué à voir des films de divertissement comme  les films indous, arabes, japonais. Il avait une lecture mondiale de cinéma.

mambety

Mambety très jeune a vu beaucoup de films. Mambety était un homme de théâtre acteur nourri par les grands textes classiques, il n’était pas cinéaste. Il est venu vierge, outrepassant les règles et prônant un style nouveau de narration.

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Quand Touki bouki est sorti, la presse lui est tombée dessus, étant plutôt du côté de Sembene que de ces jeunes.

La troisième voix, c’est peut-être Samba Félix Ndiaye. Je vois deux types d’engagement, Sembene, communiste, parti en apprentissage du cinéma à Moscou. Un réalisateur qui connaît très bien le cinéma sénégalais et la société sénégalaise. Sembene s’est frotté  à de métiers très durs, pécheur, maçon, ferrailleur, militaire aussi pendant la guerre. Son expérience de vie lui a permis de côtoyer toutes les couches de la société. Le cinéma, pour lui, c’est l’école du soir. On y vient pour la prise de conscience, l’engagement social. L’engagement c’est aussi Samba Felix, dont le premier film c’est « Parental », sur l’allaitement au sein maternel. Nous avions aussi des techniques de massage traditionnel du bébé… L’engament social du réalisateur Aboubacar Samb avec « Kodou », contre l’ostracisme de la médecine traditionnelle qu’il a mise en confrontation avec la médecine moderne. Mahama Johnson avec « Djieg bi », fin des années 60, qui montrait la prise de conscience de la femme qui commençait à affirmer sa participation et son rapport à la société.

Il y a eu aussi le collectif Œil vert, une association de jeunes cinéastes. Ils avaient une démarche. Ben Diogaye Baye et Samba Félix, qui animaient le cinéclub et le club de jazz au CCF, et c’est là-bas où ils ont fait leurs premiers films avec le matériel du Centre culturel français. Les jeunes  n’avaient par exemple pas accès à l’association des cinéastes puisqu’ils n’avaient réalisé aucun film. C’était le cinéclub qui les inspirait ;  en 81 le réalisateur ivoirien Kremo Lanciné avec Djeli remporte  l’étalon de Yennenga avec une vision esthétique du cinéma toute personnelle. A Ouagadougou, sous l’arbre à palabre étaient assis les anciens, les pionniers, et les jeunes étaient de l’autre côté de la piscine. Les jeunes se sont dit « y’en a marre du cinéma de pancarte ». Ils se sont réunis, et ont voulu faire un cinéma qui leur ressemble, pour proposer au cinéma mondial une vision qui leur est propre. Ces jeunes réalisateurs de l’Afrique francophone ont créé un collectif qui voulait revisiter le cinéma selon leur propre culture. Samba Félix disait que « quand on va chercher le savoir auprès de quelqu’un on ne doit pas se mettre à son niveau » et il a donc toujours filmé ses interviews légèrement en contre plongée.  Les jeunes théorisaient Le plan tiep bou dien qu’ils voulaient conforme à leur culture. Ils avaient observé qu’en Europe quand on filme la table la camera est surélevée or en Afrique quand on mange au sol, la caméra doit être au ras du  sol. Le collectif n’a pas fonctionné. Le système était de mettre en commun les compétences. Mais à l’époque tout passait par le courrier postal ce qui prenait du temps. Si c’était aujourd’hui leur théorie qui allait prospérer  du fait des réseaux sociaux.

On parle beaucoup de Mambety mais celui qui a été le plus censuré c’est Mahama Johnson sur trois de ses films. D’abord avec « Reou Takh », l’histoire d’un nord-américain qui revient au Sénégal et qui est complétement déçu de  l’état de la ville, censuré par le gouvernement du Président Senghor pour mauvaise image du Sénégal, puis Lambaay  tiré de la nouvelle de Gogol, « Pots de vin et consort » qui parle de corruption de l’administration. Il  avait être projeté à la veille d’une élection, et fut interdit. L’autre c’est « Ceddo » de Sembene pour une question de gémination. Senghor en tant que grammairien, qui a écrit un dictionnaire en wolof a dit que « Cedo » ne prenait qu’un seul « d » , la discussion est partie de là. Une censure plus subtile, mais Sembene n’a pas cédé et le film est sorti bien après.

karmen

Tout récemment, « Karmen » de Joseph Gaye Ramaka  diffusé plusieurs fois à Bel Arte mais un groupe de Baye Fall a fait croire que l’on chantait à l’intérieur de l’église des poèmes de Cheikh Ahmadou Bamba. Le gouvernement a interdit le film pour  risque de trouble à l’ordre public. Mais le film est passé à la  télévision française Canal et personne n’a brûlé son  téléviseur. La commission de censure n’existe pratiquement plus.

Mustapha Saitque

J’avais constaté par tous les documents que je consultais sur le cinéma africain, il y avait toujours Sembene. Après il y avait Mambety. Je me suis dit non, il peut y avoir une troisième voie. Pourquoi n’y en a-t-il pas ? Pourtant il y a eu des réalisateurs africains ! Pourquoi eux ? Cela m’a amené à mettre en place de éléments pour réaliser mon film.

René Vautier montre qu’il y a engagement et engagement. A mon sens il faut deux niveaux de courage. Le premier : on est avec tout le monde contre la colonisation, le deuxième niveau est de dire que le FLN commet des exactions. On retrouve cela chez lui. Quand on s’est battu contre les allemands il faut du courage aussi pour ne pas être d’accord quand la France occupe d’autre pays.

Entre la production et moi il y a eu un accompagnement sans faille. Faire un film qui parle de cinéma doit nécessairement utiliser des images d’archives et cela demande beaucoup de moyens. On a eu l’appui du Fopica mais j’ai limité mon propos à sa plus simple expression pour m’adapter aux moyens de production.

Parler de Sembene et de Djibril, m’arrêter à cet aspect de la question, ça s’ouvre sur des perspectives. M’arrêter sur le fondement du film est déjà colossale.

prophete

Parler du premier début, Sembene, qui prend sa caméra, qui fait un film où on parle pour la première fois une langue africaine de bout en bout. Avec toutes les  difficultés imaginables, il est arrivé à un résultat. Il disait qu’il ne voulait pas entrer dans l’Histoire comme quelqu’un qui a fait un travail esthétique mais faire un cinéma compris par tous, clair et limpide

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Ensuite Djibril Diop Mambety surgit, sans faire d’études de cinéma, et dit que ce qui est important c’est aussi la manière de dire. Un cinéaste doit aller au-delà du constat. Djibril a posé le problème des formes. De cette manière il a comme redonné un deuxième souffle au cinéma Africain. Mon film pose le problème du troisième souffle.

Baba Diop

On peut prendre aussi l’exemple du film de Rama Tiaw, plusieurs fois primé, « The revolution won’t be televised », ce souffle nouveau qui arrive grâce à la plus grande possibilité d’accès aux moyens techniques du numérique.  Les jeunes ont conscience que filmer des périodes clés de notre histoire est vital. L’espoir n’est pas perdu de revoir surgir un cinéma militant.

rev

Aujourd’hui avec le FOPICA  il y a des changements notables. Ce sont les sociétés de production pas les cinéastes qui déposent les projets. L’argent alloué au projet  est remboursable sur recette.

Dans le domaine de la production on a connu une période où l’état ne mettait pas d’argent dans le cinéma. Dans les années 60, il y  avait deux sociétés monégasques la Comacico et la Secma qui avaient les circuits de distribution et  d’exploitation des salles.

Au début des années 70 on a nationalisé les salles, le Sénégal a mis en place la SNC qui était un centre technique et de financement ; mais on a mis tout l’argent sur quatre films de long métrage  et quelques courts métrages qui, faute de  circuit de distribution, n’ont pas fait de recette. Ensuite on a fermé la société et on est resté 15 ans sans financement de l’état.

II a fallu que « Tey » réalisé par Alain Gomis aie l’étalon de Yennenga pour que le président de la république  ait souhaité recevoir les cinéastes et dote du fonds de promotion à l’industrie du cinéma et de l’audiovisuel la somme un milliard cfa  par an pour le cinéma en garantissant qu’il le ferait pendant tout son mandat.

On aura un bon lot de films courts métrage déjà prêts pour le prochain Fespaco et le long métrage documentaire Kemtiyu de Ousmane William Mbaye.

Pour le deuxième appel cette année la sélection a été élargie à la distribution, et à l’exploitation et l’équipement en numérique des salles de cinéma, à la formation aussi . Normalement fin décembre une salle à Magic Land et d’autres vont ouvrir en 2017. Le cinéma revient.

kem

 

 

 

 

 

 

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