EDITO

Le Festival Nio Far est un espace d’échange autour de la question de la citoyenneté, de la civilité et du «vivre ensemble». Cette réflexion aujourd’hui ne peut s’effectuer en feignant d’être amnésique et en oubliant que conscients ou non, nous sommes tous le fruit d’une histoire qui a assumé le fait colonial. Nous sommes nombreux, citoyens, artistes, intellectuels, à penser cette problématique et nous voulons présenter un florilège interdisciplinaire de nos constats, de nos questionnements, de nos expériences et de nos réponses. Le Festival Nio Far est un festival nomade et solidaire. Il se déroulera à Paris en juin 2018.

Le festival Nio Far pose des questions sur la décolonisation des savoirs et des imaginaires postcoloniaux. Ces questions sont abordées à travers l’art et la culture par le biais de documentaires, de débats, de rencontres, d’expositions et de performances, dans les domaines de la danse, du chant, du théâtre.

La programmation a plusieurs objectifs:
– La visibilité des invisibles : 
L’histoire coloniale officielle a effacé, occulté, oublié des pans entiers d’histoire qu’il faut réhabiliter si on veut construire ensemble un autre monde. Cette amnésie et ce déni se perpétuent encore aujourd’hui.
– Réhabilitation de la vérité historique selon l’expression de Cheikh Anta Diop en se débarrassant de la pollution idéologique qui affecte la connaissance, le savoir.
– Analyse critique de notre société contemporaine marquée par l’histoire coloniale.
L’abolition de «l’esclavage» et la fin des «colonies», n’ont mis fin ni au travail servile, ni aux préjugés. Tel un caméléon la déshumanisation prend de nouvelles formes.

 

POURQUOI L’ INDOCHINE

Si le mot Vietnam est devenu emblématique des guerres contre l’impérialisme US, et aujourd’hui synonyme de «guerre», le mot «Indochine» évoque aujourd’hui un cadre lointain teinté de nostalgie, parfois même d’un soupçon de glamour. En fait, on ne sait plus très bien ce que ce nom recouvre. Quelle en a été la géographie, de quelle époque date la conquête ? Tout cela est devenu incertain. Si Dien Bien Phu rappelle encore la victoire du Vietminh sur les Français en 1954, beaucoup de faits autour de cette période historique restent méconnus. Plusieurs raisons à cette méconnaissance. En premier lieu les guerres se sont succédé sans répit : guerre froide, puis guerre américaine, ont occupé le devant de la scène et pris le dessus sur le processus de décolonisation. L’Indochine depuis 1946 appartient alors à «L’Union française», ensemble constitué de la métropole, des territoires d’Outremer et des Etats «associés», sous mandat et sous protectorat. Puis, l’empire colonial explose. La France accorde l’indépendance au Laos et au Cambodge en 1953, tandis que les trois entités Tonkin, Annam et Cochinchine, s’unissent pour former la «République démocratique du Vietnam».

Ensuite, la mémoire est sélective :  malgré l’existence de plusieurs mouvements anticoloniaux, « Ho Chi Minh » est le nom que l’Histoire retiendra, tandis que ceux de Nguyen An Ninh, Phan Châu Trinh, Ly Dong A, pour ne citer qu’eux, restent confidentiels.

Enfin, la plupart des protagonistes de l’époque de la colonisation en Indochine sont morts. Le pays natal de nos parents ou grand-parents n’existe plus. Il a changé de nom. Les traumas de la guerre et de l’exil ont recouvert ceux liés à la colonisation. Pour «exhumer» ce qui a trait à l’Indochine, il nous faut aujourd’hui faire de «l’archéologie historique», afin d’extraire délicatement ce qui veut bien affleurer sous les multiples strates de cette histoire complexe.

Interroger les archives, et les faire parler. Dire l’effacement. Parler de la violence coloniale, celle qui maltraite et humilie dans les plantations de caoutchouc, par exemple. Celle qui arrache les enfants nés de pères militaires et de mères «indigènes» avant de statuer sur le statut du «métis» comme s’il mettait en péril l’identité nationale. Donner voix aux rapatriés de la guerre d’Indochine, souvent des mères abandonnées avec leurs enfants. Donner corps aux travailleurs indochinois enrôlés dans la Main d’œuvre Indigène les textes qui stigmatisent, classifient et contribuent à construire le stéréotype de l’homme ou de la femme «annamite». Mettre en récit l’aliénation culturelle qui nie puis remplace la langue, la littérature, la culture du colonisé.

Comment un peuple en arrive à coloniser un autre peuple ? Comment un rapport de domination s’instaure-t-il ? Jusqu’à forcer à planter, à cultiver, contre son gré, à ses dépens, ou dans une relation inégalitaire ? Comment passe-t-on d’un discours scientifique et objectif sur les ressources du pays à un jugement de valeur sur les habitants qui le peuplent ? Ce que nous souhaitons donner à voir, se situe dans ce glissement. Non seulement nous sommes issus de ce monde-là, mais ce monde ci rejoue cette histoire en boucle.

Qui écrit l’histoire ? Qui produit l’information et comment est-elle reçue ?

Myriam Dao

 

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